05 mars 2009
Enthousiasme
Comme je m'en ouvrais dans un récent billet, je suis un peu fatigué de me laisser aller à la « jouissance assumée à râler et à dire du mal à tort et à travers », comme ils disent si bien à Monde de Merde (site de qualité, puisqu'il a eu le bon goût de me linker). Je me propose donc de me servir de ma célèbre « acuité critique » (©MdM) pour instiller un peu d'enthousiasme dans ce monde froid et cynique.
D'abord avec un roman de Michael Chabon, intitulé le Club des policiers yiddish.
Alors que j'errais dans la librairie pas loin de chez moi en quête de bons gros romans bien épais pour emmener en vacances, j'ai été intrigué par ce titre. D'autant plus que j'ai un certain goût pour l'humour juif et le monde juif en général. Ne me demandez pas d'où ça me vient, peut-être des nombreuses diffusions de Rabbi Jacob qui ont bercé mon enfance, ou de Woody Allen, ou de Popeck, allez savoir (je suis cependant à peu près sûr que Popeck n'y est pour rien).
Donc, je lis la quatrième de
couverture et je découvre que ledit Michael Chabon n'est autre
que l'auteur des Extraordinaires aventures de Kavalier & Clay,
livre épais comme je les aime, mais qui ne m'a pourtant pas
laissé un souvenir impérissable. Oh, ce n'est pas un
mauvais livre, loin de là. Il a même reçu le prix
Pulitzer. Et il est pas désagréable à lire. Mais
voilà, moi, ça m'a pas tourneboulé. L'histoire,
c'est celle d'un Juif d'Europe centrale qui s'installe aux États-Unis
dans l'entre-deux guerres et crée avec son cousin un
personnage de comics, un super-héros appelé l'Artiste
de l'évasion. C'est plein de choses très intéressantes
sur le milieu de la BD dans ces années qui ont vu naître
la plupart des super-héros qu'on connaît aujourd'hui, et
sur le côté typiquement juif du concept de super-héros,
idée explorée depuis par l'expo du Musée d'art
et d'histoire du judaïsme à Paris. Mais, ça manque
d'un petit quelque chose pour décoller, pour devenir ce que
l'auteur semble vouloir en faire, une fresque, ou quelque chose
d'épique dans ce goût-là.
Bref. Le roman dont nous nous entretenons présentement n'est pas Les Extraordinaires aventures de Kavalier & Clay, mais Le Club des policiers yiddish.
S'il fallait classer ce livre ce serait
un roman noir glissé dans une uchronie. Voilà pour le
genre (faites une recherche dans Wikipédia pour « uchronie »).
L'idée, c'est qu'en 1940, les États-Unis
ont décidé de peupler l'Alaska en y invitant les Juifs
d'Europe de l'Est. Mais pas tout l'Alaska, non, on leur file juste un
petit bout appelé le district de Sitka, et puis c'est à
durée déterminée, on rétrocède
tout ça quelques dizaines d'années d'après. Le
roman s'ouvre donc là-dessus : on est dans un district de
l'Alaska judaïsé, quelques mois avant la rétrocession,
dans un monde où l'état d'Israël n'existe pas.
Là-dessus, Meyer Landsmann, un flic comme on en fait plus
depuis les films noirs des années 50 (solitaire, alcoolique,
divorcé ; vous voyez le topo) se trouve confronté au
meurtre d'un certain Mendel Shpilman, joueur d'échecs et
toxicomane. Et là, le lecteur frémit : un flic cliché,
une histoire d'échecs autour d'un meurtre : ça sent
mauvais. Très mauvais. Et pourtant, c'est bien là
qu'est la réussite du livre : en faisant se percuter clichés
du roman noir et culture yiddish, Chabon arrive à créer
une atmosphère originale, bizarrement prenante, et pourtant,
dieu sait que je déteste l'ambiance Grand Nord, neige, froid,
et tout le tremblement.
Chose plutôt rare dans les uchronies, l'intrigue tient bien le coup. La bonne idée de Chabon, c'est de lier son monde imaginaire et le monde réel par un fait peu connu en France : l'attachement mystique des pires fanatiques religieux américains pour Israël, Jérusalem étant le lieu de la bataille finale entre Jésus et les forces du Mal. Cette idée folle, développée par William Karel dans son glaçant documentaire « Le monde selon Bush », a beaucoup surpris Jacques Chirac lorsque George Bush lui en a parlé à mots couverts en se référant à Gog et Magog.
C'est bien vu, mais le plus intéressant dans le livre, c'est plutôt cette ambiance à la fois drôle et mélancolique, sertie de morceaux d'argot yiddish, cette morale de l'histoire qui semble nous dire que la patrie, c'est là où l'on vit, où l'on a des souvenirs, même si c'est un coin pourri dans le Grand Nord. Seulement, il est difficile d'appeler « patrie » un coin de terre où vous êtes tout juste toléré. Du coup vous pouvez très bien vous sentir exilé, « pas chez vous », même quand vous êtes chez vous.
Cela dit, et au delà du décor et des considérations sur l'exil, les échecs ou le fanatisme religieux, le fond du livre n'est finalement pas si éloigné des Extraordinaires aventures de Kavalier & Clay : les deux romans abordent en effet le côté messianique de la culture juive, cette attente du sauveur, qui, suivant les époques, peut prendre la forme du Golem ou de Superman. A travers les personnages de Shpilman, ce messie qui refuse son statut de messie, et de Landsmann, le flic solitaire qui ne compte que sur lui-même, le Club des policiers yiddish règle son compte à cette attitude passive consistant à attendre que quelqu'un vienne régler vos problèmes à votre place.
L'intérêt d'un livre ne peut cependant pas être limité à l'évocation de ses différentes strates, et dans le fond, le plus important c'est que ce roman procure un vrai petit bonheur de lecture. C'est le genre de livre qu'on est content de retrouver et j'ai été bien triste d'arriver à la fin et d'abandonner le district de Sitka.
27 novembre 2007
Voyage au bout de Tourville
Dites voir, on est presque déjà
en décembre et j'ai toujours pas fait mon billet annuel sur la
rentrée littéraire. Alors qu'en plus j'avais un super
livre à vous présenter. Réparons cet oubli de ce
pas.
Une fois n'est pas coutume, penchons-nous sur un livre français. Et pas que « écrit en français » comme les Bienveillantes l'an dernier, non, non, un vrai livre bien de chez nous écrit par un auteur bien de chez nous.
La littérature française contemporaine, c'est comme le rock français ; on est toujours prêt à la défendre en théorie, à dire que merde on peut faire aussi bien que les rosbifs et les yankees, y'a pas de raison, mais quand il s'agit de citer des noms, y'a plus personne (ça peut aussi s'appliquer au cinéma, d'ailleurs). Evidemment, si d'un côté on peut aligner les Bret Easton Ellis, Don DeLillo, Douglas Coupland (un Canadien, mais bon, c'est bien pareil), Jonathan Coe, Robert McLiam Wilson, Nick Hornby, et consorts, en face on a quoi? Beigbeder? Angot? Nothomb? Alors si, y'aurait bien Houellebecq, mais après La Possibilité d'une île, ça va être difficile pour lui de redevenir crédible (pourquoi à chaque fois que je parle bouquin, je trouve le moyen de dire du mal de ce livre?).
Bref, la France semble avoir du mal à produire des écrivains pop, des auteurs en prise avec la société d'aujourd'hui. Pour moi, un des grands drames de la fiction française, tous supports confondus, est le manque d'enjeu. Pour raconter des secrets de famille crapoteux, là pas de problème, y'a foule, mais pour lever les yeux de son nombril et regarder autour de soi, tagada tagada, y'a plus personne, comme disait Joe Dassin. Je suppose que le succès de Beigbeder, malgré sa superficialité (revendiquée) (comme si c'était une excuse) tient à ça: il comble un vide. Dommage qu'il le comble avec du vide.
Djian aurait pu incarner ça, un genre de romancier moderne, qui ne vit pas reclus dans son appart du Ve à feuilleter amoureusement ses beaux volumes reliés de la Pléiade. Hélas, si le concept de sa série de romans Doggy Bag était pas plus bête qu'un autre (adapter les codes des séries télé à la littérature), le résultat ressemble beaucoup plus à Plus belle la vie qu'à Six feet under.
Et voilà, je parle, je parle, je râle, je fais des généralités à l'emporte-pièce et j'en oublie le sujet de ce billet: Tourville (vous avez remarqué comme il est facile de se laisser aller à dire du mal, même quand à la base on part dans l'idée de parler de quelque chose qu'on a aimé) (enfin, je dis ça, mais c'est peut-être juste moi).
Alors donc, Tourville. Ca commence avec une lettre reçue par le héros, un brave type au nom improbable de Jean-Louis Nabucco, régisseur de cinéma de son état, ayant côtoyé des stars telles que Mimi Mathy. Cette lettre est composée d'une coupure de presse parlant d'un de ses amis d'enfance, Seb Goupil, retrouvé à moitié mort sur une plage du Nord, et d'une clé. Intrigué, Nabucco quitte Paris et retourne dans sa ville natale, Tourville.
A partir de là, la réalité va se barrer en sucettes. La narration aussi puisque le héros souffre d'un trouble de la mémoire à la Memento: il lui arrive de « rebooter », de se trouver à un endroit sans avoir le moindre souvenir de ce qui a pu l'y amener. Il a aussi des problèmes pour bien ranger ses souvenirs dans l'ordre. Le livre étant écrit selon son point de vue, certains morceaux de l'histoire restent mystérieux.
Mais enfin, entre deux reboots du narrateur, on assiste donc à la longue (plus de 700 pages) déchéance d'une ville française bien tranquille, typique de ce début de XXIe siècle. Car on peut difficilement faire plus typique que Tourville: ni trop grosse, ni trop petite, elle a sa cité mal famée, sa zone-franche high tech, sa ZAC, son centre historique, et est entourée de champs et de maisons cossues.
Un parfait condensé de la société occidentale, en somme. Si des extraterrestres ou des archéologues du futur voulaient tout savoir sur notre mode de vie, il leur suffirait de mettre Tourville sous cloche et d'observer. Et c'est précisément ce que l'auteur fait.
Coupée du monde pour des raisons obscures (impliquant des rayons blairouiche, mais j'en dis pas plus) Tourville va sombrer dans la folie, poussant à l'extrême les obsessions de notre société. Porno, télé réalité, terrorisme, porno, génétique, drogues, porno, violence, tout est dans Tourville, porté par une langue brillante, incluant références à la culture pop, SMS et jargon high tech. Une langue qui a dérouté un journaliste du Figaro, preuve qu'il ne tend pas l'oreille quand il marche dans la rue, ou qu'il prend le métro.
Evidemment, la référence qui saute aux yeux quand on lit Tourville, c'est le Voyage au bout de la nuit de Céline. Et c'est donc la comparaison qui revient le plus souvent chez les journalistes. Et donc, je vois pas pourquoi je me priverais. Mais en fait, plus que les rapprochements évidents aussi bien sur la forme que sur le projet, le plus intéressant est peut-être la grosse différence entre les deux: pour dresser le portrait de l'Occident de son époque, Céline baladait son Bardamu des tranchées de Verdun à New York en passant par les colonies. Jestaire, lui, choisit de faire tout le contraire: il arrive à faire un portrait exhaustif des névroses occidentales en huis-clos, ce qui en dit sans doute long sur l'époque, la mondialisation, blabla. Si l'on excepte quelques particularités françaises (comme la haine farouche et réciproque entre Paris et le reste du pays), Tourville pourrait se passer à peu près n'importe où en Occident. Et c'est pas la moindre des qualités de ce livre que de pousser la fiction française à parler un peu de l'état du monde. Assurément, au lieu d'envoyer aux extraterrestres des conneries comme des schémas de notre structure ADN, on ferait mieux de leur envoyer Tourville, ils en apprendraient beaucoup plus sur nous.
En fait, mon plus grand regret est d'être né trop tôt. Nul doute que si j'avais lu ce livre étant adolescent, ce serait devenu mon roman culte. En tout cas, c'est sans doute le livre que j'attendais depuis longtemps. Ou plutôt, que je n'attendais plus. C'est rare de trouver un livre dont on peut être jaloux, dont on peut se dire « le salop, c'est exactement le livre que j'aurais rêvé d'écrire ». Et en plus, c'est un premier roman ...
Alex D. Jestaire est un salopard, vivement qu'il écrive sa Possibilité d'une île à lui, que je me marre.
PS: je vous remets les liens de télétourville, le site du bouquin, celui de la maison d'édition de Tourville, et celui du myspace de Jean-Louis
13 novembre 2006
Nous sommes tous des SS en puissance
Certes, il n’a vraiment pas besoin d’un post de plus pour qu’on parle de lui. Encore moins d’un post de moi. D’autant que vous en avez certainement déjà entendu parler, vous l’avez ptêt même déjà lu. Mais je vais quand même vous parler de Jonathan Littell, ou plutôt de Maximilien Aue, le héros de son roman, les Bienveillantes.
Des fois que vous vous teniez totalement à l’écart de l’actualité culturelle, figurez-vous que (comme tous les ans) la petite rentrée littéraire française s’est focalisée sur un seul livre. Fait rarissime il s’est même retrouvé sur la liste de tous les prix littéraires importants et s’est payé le luxe de rafler à la fois le prix de l’Académie et le Goncourt. Sans doute vous vous en foutez, et vous vous apprêtez déjà à pester contre le parisianisme qui encense volontiers d’immenses bulles de vacuité telles que Beigbeder, des littérateurs prétentieux et illisibles comme Angot ou qui perd tout sens critique devant ses idoles, et refuse de reconnaître que La Possibilité d’une île est une sombre merde indigne de son auteur. Et bien, ravalez votre fiel (ou crachez-le proprement dans un mouchoir) car, excusez-moi de le dire, vous êtes carrément à l’ouest, grave.
Non, cette année, ô surprise, le landernau littéraire germanopratin s’est ému autour d’un vrai livre. Pas une petite chose d’à peine une centaine pages (écrites en taille 16 avec un interligne triple) tournant principalement autour des vicissitudes du nombril d’un auteur autoproclamé, mais un vrai gros pavé de 900 pages bien tassées et qui se paie même le luxe de raconter une histoire, chose considérée comme éminemment vulgaire par une partie de la république démocratique et populaire des livres.
En fait, c’est même plus qu’une histoire, c’est l’Histoire (H majuscule) que veut raconter Littell. Et pas la partie la plus joyeuse mais carrément la Shoah. Racontée par un SS en plus. Enfin non, c’est pas vraiment la Shoah. Enfin si mais pas seulement.
Je vois bien que vous êtes en train de vous faire discrètement la malle. Vous vous dites, 900 pages sur la Shoah, merci bien, mais j’ai déjà donné, j’ai lu Maus, j’ai vu Shoah, c’est bon. J’étais pas loin de penser comme vous mais j’ai malgré tout succombé à la curiosité. Parce que, figurez-vous que non seulement la critique s’est montrée étonnamment unanime autour de ce livre, mais, ce qui est bien plus surprenant, c’est un best-seller. Et oui. Ca vous intrigue pas vous, que 900 pages bien denses sur la Shoah se soit vendues comme du Harry Potter ?
Pour être tout à fait honnête, j’ai pas encore fini le livre, il me reste une bonne centaine de pages. Il faut dire que j’ai eu par moments un peu de mal à le reprendre. Le début est plutôt difficile, d’une part à cause des descriptions détaillées des massacres opérés par les nazis sur le front de l’est, d’autre part à cause des difficultés à suivre l’histoire, le livre étant bourré de germanismes du genre Obersturmbannführer et de sigles administratifs ; des OKHG, des RSHA, des HSSPF et autres WVHA dont le glossaire en fin de livre s’échine sans grand succès à nous faire comprendre le sens. L’auteur a dit dans une interview qu’il avait une véritable passion pour les organigrammes, qu’il pouvait y passer ses journées, et il ne se prive donc pas de nous perdre en pleine jungle administrative nazie. Du reste, même ses personnages ont parfois du mal à s’y retrouver, notamment un officier qui ne sait plus de qui il doit recevoir ses ordres.
Mais passé ce temps d’adaptation, difficile de décrocher. Surtout grâce au personnage principal et narrateur du livre, Maximilien Aue, et sa façon de prouver par l’exemple sa thèse de départ : n’importe qui, c'est-à-dire vous comme moi, placé dans certaines circonstances, et quoique notre bonne conscience puisse en dire, aurait fait comme lui, aurait gazé des Juifs, sans sourciller, ou si peu. Et en effet, Aue n’est pas vraiment le barbare nazi comme on se l’imagine, à la base c’est plutôt un brave gars. Un Allemand baigné de culture française, élevé en France, qui adhère au NSDAP dans les années 30 et va se retrouver par hasard officier SS pendant la guerre.
Le fait qu’il soit plus Français qu’Allemand, au lieu de faire de lui un personnage artificiel et peu crédible comme l’a soutenu un critique allemand, est particulièrement bien trouvé. En insistant sur le peu de goût qu’a Aue pour le romantisme allemand, sa préférence pour la rationalité du XVIIIe qu’on trouve chez les musiciens français, Littell montre que le nazisme n’est pas qu’une maladie allemande, une prolongation de cette âme tourmentée qui s’exprime à travers Wagner. On peut préférer Bach à Wagner et être un nazi convaincu.
Il serait pourtant tellement rassurant de croire que les nazis n’étaient que des fous, des brutes sadiques, des barbares à l’image de ce Hitler hystérique, incarnation du Mal (M majuscule) absolu. Oui mais voilà le Mal absolu, ça n’existe pas. Ni le narrateur, ni Himmler, ni Eichmann ni aucun des différents et minuscules rouages de la délirante administration de la Shoah ne sont habités par le démon. Oh bien sûr, quelques uns sont vraiment des malades, mais c’est finalement une minorité, et il est d’ailleurs troublant de voir comme la hiérarchie nazie est embarrassée par eux, comme elle voudrait que ces hommes tuent des milliers d’innocents sans broncher, sans rien ressentir, ni haine, ni plaisir, uniquement par devoir.
Comme beaucoup de personnages le pensent, la Shoah est peut-être une mauvaise idée, ce qu’ils sont en train de faire est peut-être mal, impardonnable, mais c’est, dans la logique nationale-socialiste, un mal nécessaire. Et puis de toute façon ce sont les ordres. Et finalement on ne sait plus qui est le plus écoeurant, de celui qui est sincèrement convaincu de la nécessité qu’il y a à exterminer les Juifs, et qui y prend plaisir, ou du fonctionnaire de l’extermination, celui qui prend part au massacre sans animosité, qui participe au projet conscient d’éradication d’une partie de l’humanité comme il pourrait bosser au calibrage des bananes à la Commission européenne.
En prenant comme cadre cette situation paroxystique qu’est la Shoah, Littell amène finalement à s’interroger sur la guerre en général. Car aucune armée au monde ne peut prétendre avoir les mains propres. Le livre m’a ramené aussi bien à Full metal jacket de Kubrick qu’aux affaires récentes de la prison d’Abu Ghraib, ou des soldats allemands en Afghanistan. A chaque fois, c’est le même processus : en donnant à ses soldats le droit de vie et de mort sur l’ennemi, l’Etat brise chez eux la notion de base de toute morale (« Tu ne tueras point »), mais s’attend à ce qu’ils fassent toujours la distinction entre le bien et le mal.
Je pourrais continuer longtemps (pensez qu’il y a 900 pages) mais je vous laisse le lire, et j’en profite pour vous recommander l’article très complet de Wikipédia sur le sujet.
Soit dit en passant, si vous avez lu le livre, vous êtes cordialement invités à laisser vos commentaires.
13 septembre 2006
Ils sont forts ces rosbifs
L'autre soir, n'ayant plus rien à lire de neuf, j'ai eu la riche idée de relire le "Testament à l'anglaise" de Jonathan Coe.
C'est l'histoire d'une famille britannique, les Winshaw. Une vraie famille britannique, avec son vieux manoir, son vieux domestique et sa tante folle. Cette grande famille dont chaque membre déteste cordialement les autres, va mettre main basse sur tous les secteurs de la société anglaise. Médias, affaires, marché de l'art, industrie agroalimentaire, politique, marché des armes ; avec la bénédiction de Maggie Thatcher, ils vont saigner à blanc le Royaume-Uni durant les années 80. Une belle brochette de salopards en somme.
Or, la vieille tante folle demande un jour à un jeune écrivain d'écrire la biographie de ce ramassis de fumiers. Michael Owen, l'écrivain en question, va y consacrer une partie des années 80 avant de sombrer dans trois ans de dépression.
Je ne sais pas si vous vous êtes déjà demandé, en regardant les infos par exemple, ou en cherchant du boulot, ou en ayant affaire à une administration, "Comment en est-on arrivé là ? A quel moment quelque chose s'est détraqué et a donné le monde dans lequel on vit ?"
Coe vous donne une réponse: c'est à cause des Winshaw. En présentant les biographies de ces rapaces, il dresse un portrait effrayant des années Thatcher. Bien sûr le trait est souvent forcé, caricatural, ce qui est le propre d'une satire.
Si le livre n'était que ça, ce serait déjà un sacré bouquin. Seulement voilà, ce n'est pas juste un sacré bouquin que Coe voulait écrire, mais un chef d'oeuvre. Ainsi, parallèlement aux portraits des Winshaw, il nous raconte les vicissitudes d'Owen, écoeuré par son sujet, enfoncé sans qu'on sache vraiment pourquoi dans une dépression terrible (il arrête d'écrire, ne voit personne pendant trois ans).
Semant, au fil d'une histoire à la construction pas piquée des hannetons, de petits cailloux qui n'ont l'air de rien, il ouvre des pistes, laissant flotter sur l'ensemble un soupçon d'onirisme, d'étrangeté, multipliant les références à "l'Orphée" de Cocteau. Le thème du rêve inspire d'ailleurs tellement Coe qu'il lui consacrera son roman suivant, "La Maison du sommeil".
Pour finir, la deuxième partie, qui donne son titre français au roman, fait totalement décoller le livre et donne envie de le relire immédiatement. Bon bien sûr, j'en dis pas plus, histoire de garder le plaisir de la découverte, mais bref, lisez-le.

