Dimanche 22 avril 2012. Il est 20 heures. Depuis une heure, les soirées électorales du premier tour de la présidentielle ont commencé sur les chaînes de télé. Comme d'habitude, les journalistes, qui n'ont pas encore le droit de révéler les premières estimations, tentent de remplir l'antenne comme ils peuvent. On répète les chiffres de l'abstention : 35, 63 % ; un record historique.

Sur les plateaux, il règne une ambiance un peu étrange, les Claire Chazal et autres David Pujadas ont une drôle d'expression. Mais peut-être que ce n'est qu'une impression, qu'un bizarre goût de déjà-vu que ne ressentent que ceux qui étaient déjà devant leur télé 10 ans auparavant, le soir du 21 avril 2002. Les autres n'ont sans doute rien remarqué. De toute façon, à cette heure-là, la plupart des gens sont occupés à mettre la table, à préparer le dîner, et la télé n'est qu'un fond sonore. Il faut regarder tout ça de très près pour noter l'ambiance glaciale au siège de l'UMP, le brouhaha rue de Solférino ou la foule qui se presse au QG de campagne de Marine Le Pen. Il faut dire que, faute d'argent, le FN n'a pas pu louer un vaste local à Paris et a dû se rabattre sur la modeste salle communale d'Hénin-Beaumont, bien trop petite pour contenir le flot de sympathisants frontistes.

Comme à chaque élection, les plus passionnés rôdent depuis une heure sur les sites du Soir.be ou du Temps.ch, pour avoir les résultats avant tout le monde. Mais voilà, ils ont beau cliquer comme des dératés sur le bouton « actualiser » de leur navigateur, les unes des quotidiens wallon et suisse ne changent pas. Les titres sont à peu près les mêmes en République Démocratique de Wallonie (la Belgique n'existe plus depuis le 1er janvier 2012) qu'en Suisse : « Présidentielle française : l'incertitude ». Les sondages de sortie des urnes sont bien trop serrés pour prendre le risque d'annoncer des vainqueurs. De toute façon, avec tous ces Français qui actualisent en même temps, les sites sont vite débordés.

Il est 20 h 00, donc. La France retient son souffle et attend de voir ce que les chaînes de télé ont inventé cette fois-ci pour dévoiler les visages des deux finalistes. Mais il ne se passe pas tout à fait ce qui était prévu.

Il est 20 h 00, et sur TF1, France 2, France 3, Canal +, M6 et les autres, c'est du même visage décomposé que les journalistes vedettes annoncent qu'ils n'ont pas de résultat.

Trop serré. Les instituts de sondage refusent de s'avancer. Du côté des QG de campagne, aucune déclaration mais la rumeur enfle à Hénin-Beaumont. En plateau, les invités trépignent ; les experts, qui détestent ne pas pouvoir expliquer ce qui se passe alors que eux connaissent les chiffres, s'écoutent parler, en roue libre. À force de tortiller son écharpe rouge, Christophe Barbier est au bord de l'asphyxie. Les politiques ne sont pas arrivés.

21 h 00. Tous les bureaux de vote sont désormais fermés. Les instituts de sondage affinent leurs projections, et les chaînes peuvent enfin afficher ça :

 

2012

 

Soirée historique. L'expression sera reprise ad nauseam toute la nuit. Plus forte abstention pour une présidentielle, plus bas scores pour les deux qualifiés, plus mauvais résultat pour un président sortant, à peine 19,47 %.

Marine Le Pen est la première à prendre la parole. Elle évoque la mémoire de son père, qui, de là-haut, dit-elle, regarde la France et pleure de joie. « Papa, cette victoire, c'est ta victoire. » lance-t-elle à un public au bord des larmes.

En plateau, les experts analysent les conséquences du décès de Jean-Marie Le Pen, lors de la canicule de 2011, sur les résultats de ce soir. Ils insistent sur la façon dont le FN, débarrassé de son encombrant fondateur, a pu réinventer son image, tout en profitant du capital sympathie qu'inspirent toujours les défunts. Capital sympathie ayant fortement augmenté suite au tollé suscité par le papier de Stéphane Guillon, dans lequel il proposait de faire du jour de la mort de Le Pen une fête nationale.

Surprise ; dans un communiqué commun, Martine Aubry et Nicolas Sarkozy annoncent attendre les résultats définitifs pour s'exprimer, et envisagent la possibilité de demander un recompte des voix.

Si le faible score d'Aubry intéresse peu les commentateurs – on peut l'expliquer par l'éclatement du vote de gauche, entre Eva Joly (11 %), Olivier Besancenot (1,8 %), Jean-Luc Mélenchon (3 %) et Ségolène Royal (5 %), par la radicalisation de la candidate du PS qui lui a coûté les voix du centre (son slogan « La gauche décomplexée » n'a pas vraiment convaincu les sympathisants de DSK), ou par l'abstention massive des jeunes – le score minable de Nicolas Sarkozy suscite beaucoup plus de commentaires.

Là aussi, l'éclatement a sans doute joué un rôle important. Entre Dominique de Villepin (7,5 %), Christine Boutin (2,6 %), Nicolas Dupont-Aignan (0,73 %), Hervé Morin (4,7 %) et François Bayrou (5,4 %) les électeurs de droite déçus du sarkozysme ont eu l'embarras du choix. Les catholiques, les gaullistes et les centristes se sont partagés entre les candidats de droite, et les classes les plus populaires ont préféré Marine Le Pen.

Ou alors, ils sont resté chez eux.

Chacun s'accorde à dire que le tournant pour le président fut l'année 2010. Entre l'affaire Woerth (le procès d'Éric Woerth pour financement illégal de campagne et complicité d'évasion fiscale doit se tenir courant 2013), le coup de barre sécuritaire amorcé alors avec les expulsions de Roms (suivis des Polonais début 2011, puis des Portugais à l'été 2011, et de tous les autres à l'automne 2011), le fiasco du G20, les grandes grèves de l'automne-hiver 2010 et les émeutes de décembre ; c'est sans aucun doute cette année-là qui marqua le début du divorce entre Nicolas Sarkozy et ses électeurs.


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inalement, après plusieurs jours d'un minutieux recompte sous l'œil expert de George W Bush, nommé comme observateur indépendant par l'ONU, les résultats définitifs tombent et confirment les estimations.

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Comme en 2002, pas un jour ne passe sans une manifestation contre le FN, mais la participation est nettement moins importante qu'alors. Comme en 2002, la plupart des partis donnent comme consigne de vote de faire barrage à l'extrême droite.

Enfin, surtout à gauche, et parmi les dissidents de l'UMP.

Le parti du président, lui, est un peu plus timide. Lors d'un point presse, Frédéric Lefebvre déclare d'ailleurs : « Écoutez, avec ou sans nous, tout le monde sait que Martine Aubry sera élue. Alors je vous pose la question : est-ce bien utile de donner des consignes à nos électeurs ? ».

Mais en fait, plus grand monde ne s'intéresse à la voix officielle de l'UMP : le parti est en pleine guerre de succession, et ne semble plus être vraiment dirigé par personne. Les ambitions étouffées éclatent au grand jour et entre Xavier Bertrand et Jean-François Copé, c'est à celui qui manifestera le plus de distances avec Nicolas Sarkozy.

Le 13 mai 2012 (le deuxième tour a été reporté d'une semaine pour le recompte), Martine Aubry est finalement élue présidente de la République avec 70,30 % des voix, ce qui est bien mais pas top. L'abstention est toujours forte, surtout à droite.

Sur les plateaux télé, Éric Besson, qui a été le premier à appeler Martine Aubry pour la féliciter, répète à qui veut l'entendre qu'il n'a jamais été en accord avec la politique anxiogène et injuste de Nicolas Sarkozy. D'ailleurs, affirme-t-il, il serait tout à fait prêt à travailler avec un gouvernement socialiste. Plus tard dans la soirée, alors qu'il se rend place de la Bastille pour fêter l'élection, le ministre de l'immigration est pris à partie par des sympathisants PS qui lui rasent le crâne en public avant d'y coller un autocollant UMP.

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À l'Élysée, l'ambiance est plus détendue qu'on pourrait le croire. Si les collaborateurs du chef de l'État craignent pour leur avenir professionnel, Nicolas Sarkozy semble prendre plutôt bien sa lourde défaite. Il aurait déclaré à des proches être ravi de retourner à son cabinet d'avocats, expliquant que « le privé, y'a qu'là qu'y a du fric à s'faire ». Lors de la passation de pouvoir, il glisse à Martine Aubry qu'il lui souhaite « Bien du plaisir ».

Interrogé sur ses projets, l'ex-président annonce qu'il va prendre un peu de temps pour se ressourcer, pour faire le point, loin de Paris et du fracas du monde. Une sorte de retraite spirituelle. Quelques jours plus tard, le Falcon que lui a offert son vieil ami Serge Dassault se pose à Dubaï, où l'attend la Suite Royal (28 000 $ la nuit) de l'hôtel Burj Al Arab.

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Les législatives approchant, l'UMP continue son implosion. La question des alliances avec le FN en cas de triangulaires empoisonne le parti. Quelques élus UMP de PACA proposent de faire alliance avec les candidats frontistes dès le premier tour. La direction du parti, ou ce qu'il en reste, refuse de définir une stratégie nationale, préférant aviser au cas par cas. Les élus de PACA claquent la porte et créent des listes communes avec le Front, tandis que Michèle Alliot-Marie rejoint le mouvement de Dominique de Villepin et que Jean-Pierre Raffarin prend sa carte au Nouveau Centre.

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Sortant de sa réserve habituelle, et contre l'avis des médecins qui lui déconseillent les émotions fortes, Jacques Chirac quitte sa maison de retraite de Tulle pour monter à Paris et faire le tour des médias. Très remonté, il signe dans Le Figaro un appel poignant : « Y'a-t-il encore un gaulliste en France ? », dans lequel il fustige la tentation de l'UMP de se rapprocher du FN. Sur TF1, l'interview de ce vieux monsieur déclarant : « À mon âge, on n'a plus grand chose à espérer. Mais j'aimerais au moins mourir dans une France dont je n'aurais pas honte. », fait un gros succès d'audience.

En privé, l'ancien président confie : « Ce qui m'emmerde le plus dans toute cette histoire, c'est que maintenant je vais devoir me taper Nicolas au Conseil Constitutionnel. Déjà qu'être en face de Giscard c'était pas marrant, mais là... Franchement, j'espérais mourir avant de voir ça. »

Épilogue

La très large coalition républicaine (d'Europe Écologie à Villepin) emporte finalement les élections, mais plusieurs élus FN ou affiliés entrent à l'Assemblée.

Ils ne manquent pas d'ironiser sur la composition de la majorité présidentielle qui, dès la rentrée, commence à se diviser.

La plupart des observateurs se demandent combien de temps Martine Aubry pourra tenir avant de se résigner à la dissolution.

La fin de l'année 2012 est plutôt morose, mais une bonne nouvelle vient réchauffer le cœur des Français : après que Carla Bruni ait demandé le divorce, nombreux étaient ceux qui s'inquiétaient pour l'avenir sentimental de l'ancien chef de l'État. Qu'ils se rassurent : il se chuchote qu'à Las Vegas, où il fait un shooting pour la nouvelle campagne de Rolex, Nicolas Sarkozy aurait été présenté à Lady Gaga par Jacques Séguéla...

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