point_godwinComme dans une bonne dissertation de philo, commençons par définir les termes de l'énoncé : en l'occurrence, écoutons Wikipédia « La loi de Godwin provient d'un énoncé fait en 1990 par Mike Godwin relatif au réseau Usenet, et popularisée depuis sur la toile : « Plus une discussion en ligne dure longtemps, plus la probabilité d'y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Hitler s'approche de 1. » Dans un débat, atteindre le point Godwin revient à signifier à son interlocuteur qu'il vient de se discréditer en vérifiant la loi de Godwin. »

Pour simplifier, quand un débat sur internet dure un certain temps, vous pouvez être sûr que l'un ou l'autre des participants va sortir une comparaison avec le nazisme. Arrivé à ce point, plus aucun débat n'est possible, et on tombe dans l'invective. C'est le procédé le plus simple pour troller une discussion.

estrosigodwinChristian Estrosi est un véritable maître du point Godwin. Souvenez-vous qu'il y a quelques mois, il justifiait le Grand Débat sur l'Identité Nationale en expliquant que si l'Allemagne des années trente avait eu un tel débat, elle aurait évité Hitler (et ça nous avait bien fait rigoler à l'époque).

Aujourd'hui, il a déclaré, à propos de l'affaire Bettencourt-Woerth-(et maintenant)Sarkozy : « Lorsque je vois ce fameux site là (Mediapart, NDLR) qui me rappelle dans son comportement une certaine presse des années 30. »

Je ne vais pas vous refaire tout le déroulé de l'Affaire, dont vous êtes abreuvés depuis des semaines. Mais aujourd'hui, après la journée catastrophique d'hier, il s'est passé quelque chose d'important : la majorité a décidé de contre-attaquer, et l'angle qu'elle a choisi est tout simplement effrayant. 

Depuis le début de l'affaire Woerth, l'UMP s'en tient à une ligne : le PS mène une chasse à l'homme contre le héraut de la réforme des retraites. Jamais la majorité n'aura un seul mot pour le fond de l'affaire (le conflit d'intérêt dans lequel s'est retrouvé le ministre du budget, trésorier de l'UMP, marié à une des gérantes de la fortune Bettencourt, un des principaux donateurs de l'UMP), tout ce qu'elle voit c'est une cabale de l'opposition, aidée par les médias. C'est une rhétorique classique entre opposition et majorité, et dès qu'un parti est au pouvoir, il s'empresse d'oublier les méthodes qu'il employait lorsqu'il était dans l'opposition, pour jouer les vierges effarouchées à chaque attaque. C'est aussi la méthode sophistique la plus simple ; plutôt que de chercher à répondre à l'adversaire, décrédibilisez-le. Prêtez-lui des intentions peu avouables.

Il faut bien remarquer que l'opposition (s'il on excepte quelques habituels Robespierre du dimanche, comme Noël Mamère ou Arnaud Montebourg) ne s'est pas laissée prendre au piège. Elle a demandé une commission parlementaire, ce que même le président (UMP) de l'Assemblée a jugé recevable.

La majorité, toujours dans le déni, a donc enfoncé le clou. Elle a expliqué que l'opposition cherchait à salir l'honneur d'un homme, l'accusait de malhonnêteté, etc.

Or, c'est faux. Et c'est là que l'UMP montre qu'elle ne comprend rien à rien. Il n'y a pas eu d'accusation directe mettant en cause l'honnêteté d'Eric Woerth, mais ce dernier s'est placé de lui-même dans une situation qui peut légitimement éveiller des soupçons.

Mais l'idée même de conflit d'intérêt est totalement étrangère au sarkozysme.

sarkodoigdanslenezPrenons des exemples récents : le fait que Jean-Luc Hees et Philippe Val aient décidé de virer Didier Porte et Stéphane Guillon n'a sans doute rien à voir avec Nicolas Sarkozy. Je veux dire qu'il ne les a certainement pas appelés pour l'exiger. Mais du fait que tous les deux aient été nommés directement par l'Elysée, il y a, forcément, un doute. Ce qui est particulièrement ironique quand on sait que le président a justifié cette réforme au nom de la transparence.

Et doublement ironique quand on sait que le président n'a pas du tout apprécié cette décision, car justement, elle participe au climat général de suspicion vis-à-vis du pouvoir.

En mélangeant les genres, en s'affichant avec des milliardaires, en assumant son goût du contrôle absolu, sous prétexte qu'il n'y a pas avoir honte, et que maintenant on est transparent, Nicolas Sarkozy a mis en place, depuis trois ans, tous les éléments pour qu'une affaire telle que celle que nous vivons actuellement lui explose au nez.

Mais revenons à la communication de la majorité.

Tenter de discréditer l'adversaire n'a pas marché. Et on comprend bien pourquoi. D'une part, comme nous venons de le dire, et contrairement à ce qu'on veut nous faire croire, l'opposition ne s'est pas déchaînée contre Woerth.

Et, surtout, cette série de scandales s'appuie sur des faits objectifs, que l'UMP ne peut pas rayer d'un trait de plume sous prétexte qu'ils sont utilisés par le PS.

Ajoutons là un point, crucial, même si on n'en a pas forcément conscience.

Pourquoi ces affaires ont-elles éclaté ? Les cigares de Christian Blanc, l'hôtel de Rama Yade (et le budget annuel de son secrétariat d'état, explosé en six mois), les appartements de Fadela Amara et Christian Estrosi, le jet et les permis de construire illégaux d'Alain Joyandet ? Pour que toutes ces affaires sortent au grand jour, il faut bien que le Canard Enchaîné et Mediapart aient des sources. Des gens qui leur révèlent tout ça, et qui en apportent les preuves, faute de quoi aucun journal ne prendrait le risque de les publier.


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Exemple de journalistes d'investigation vérifiant leurs sources.

 

Autrement dit, pour citer Patrice Evra, il y a un traître dans le vestiaire.

Des membres du gouvernement, des haut-fonctionnaires, des membres de cabinets ministériels, des responsables d'administrations, parlent à la presse, lâchent tout ce qu'ils savent.

L'opposition et les médias se servent peut-être de ces affaires, mais à la base, c'est au sein même de la majorité que le climat est délétère. Si l'ambiance au sommet de l'État était euphorique, si la caste qui dirige la France était soudée et solidaire, ce genre d'affaires ne sortirait pas.

On en revient à l'équipe de France (le parallèle est trop tentant). On peut chercher les traîtres, les taupes, essayer de les faire taire ; mais s'ils parlent c'est que la situation est pourrie.

En ce sens, on est bien obligé d'admettre (même si ce n'est pas facile), que Ségolène Royal, pour une fois, n'a pas tout à fait tort. Parler de « système corrompu » pour définir le sarkozysme prend tout son sens. Le problème qui se pose alors, c'est la langue française elle-même. Car le sens de « corrompu », d'après mon vieux Larousse, est « 1. Vieux, pourri 2. Dépravé, décadent ». Ensuite seulement apparaît « qui se laisse corrompre, soudoyer ».

Ces ergotages sémantiques n'ont l'air de rien mais pourtant ils sont extrêmement importants. On peut juger le système sarkozy pourri et dépravé, mais aucune trace de corruption, au sens pot-de-vin, n'apparaît dans toutes les casseroles que se trimballe le gouvernement, et personne n'a jamais prétendu que les différents protagonistes de ces affaires avaient agi pour leur enrichissement personnel.

Pourtant, 64% des Français estiment que la classe politique est corrompue.

Ce chiffre est particulièrement effrayant si on le compare aux précédentes enquêtes menées sur le sujet.

Si vous avez bientôt trente ans, vous avez grandi, comme moi, au rythme des différents affaires qui, au cours des années 90, ont plombé la vie politique française. Droite et gauche, MNEF, URBA, mairie de Paris, affaire Elf ; Tapie, Dumas, c'était l'époque des « Affaires ».

Tous les soirs au 20 heures, on découvrait de nouvelles révélations bien glauques sur la façon dont étaient financés les partis politiques. Et il y avait encore pire : le sang contaminé, la vache folle, etc.

Cette série de scandales a eu pour effet de doter la France d'une législation particulièrement rigoureuse concernant le financement des partis.

D'ailleurs, si en 1991, au cœur des scandales, 65 % des Français jugeaient leurs élus « plutôt corrompus », le chiffre était repassé à 58 % en 2002, alors que le président Chirac n'était pas vraiment un modèle de déontologie.

Si vous avez bien lu ce que je viens d'écrire, vous avez tiré la conclusion de vous-mêmes : alors qu'aucune preuve de financement occulte (le sondage a été réalisé avant l'interview de l'ex-comptable des Bettencourt par Mediapart), aucune preuve d'enrichissement personnel n'a été établie, les Français de 2010 jugent leur classe politique aussi corrompue qu'au pire moment des affaires.

Ce sondage dit tout. Tout ce que la majorité n'a pas voulu voir, et qui, aujourd'hui, plonge la France dans une crise politique gravissime.

En matière de déontologie politique, les Français de 2010 sont beaucoup moins tolérants que les Français de 1991. Nous n'en sommes plus à juger nos dirigeants simplement d'un point de vue légal, mais d'un point de vue déontologique.

sarkozy_troneEt Nicolas Sarkozy est tout simplement incapable de comprendre ça.

Il nous en a donné la preuve le soir même de son élection, en allant fêter ça au Fouquet's avec ses amis riches et célèbres. Et puis il y a eu sa fameuse retraite spirituelle, pour « habiter la fonction » présidentielle, sur un yacht prêté par un milliardaire. Ensuite vint le bouclier fiscal. Et puis son augmentation spectaculaire de 172 %, quand le SMIC augmente de 1 ou 2 % par an. Oh bien sûr, cette augmentation était tout à fait justifiable. Ne serait-ce que par cette volonté de transparence qu'affichait le candidat Sarkozy, cette fameuse « République irréprochable ».

Oui. Tout cela est bel et bon, et parfaitement légal.

Mais ce Nicolas Sarkozy qu'on dit si habile à communiquer, à maîtriser les symboles, n'a visiblement pas compris qu'en quelques mois il avait ruiné l'image morale de son quinquennat. Non pas légale, mais morale. Et que dis-je en quelques mois ? En quelques semaines c'était fini, l'argent serait son talon d'Achille. Dès les premières heures de son mandat, notre président, le président « du pouvoir d'achat », a préparé le terrain à l'affaire qui secoue aujourd'hui le pouvoir.

Car voyez comme tout se retourne contre lui désormais.

Les liens trop proches entre le Pouvoir et les milieux d'affaire, évidemment, mais aussi le bouclier fiscal, mesure phare de son mandat, mise en œuvre dès la première année. Cette idée de bouclier peut avoir un sens. On peut tout à fait accepter le principe selon lequel il n'est pas juste que l'État prélève plus de 50 % de ses revenus. Chacun d'entre nous sait qu'un sou est un sou, qu'il se gagne à la sueur de son front, et personne n'aime remplir sa déclaration d'impôt. En théorie, c'est une idée dont on peut débattre, sur laquelle on peut échanger des arguments raisonnés, tant qu'on reste dans des généralités. Mais qu'en pleine crise économique, alors que la rigueur pointe son nez, alors que l'État n'a plus un sou en poche, on apprenne que ce même État a signé un chèque de 30 millions d'euros à Liliane Bettencourt au nom de ce bouclier fiscal ; il n'y a plus de raisonnement qui tienne, c'est juste scandaleux, même si c'est parfaitement légal.

Quelque part, ça me fait penser à ce vieil article du blog, où je m'étonnais que le candidat Sarkozy ait lancé un vibrant appel en faveur d'une politique étrangère plus morale, plus humanitaire, et qu'au final il passe son temps avec des dictateurs. Je veux dire ; personne n'a demandé au candidat Sarkozy de nous vendre une « République exemplaire ». C'est lui qui a sorti ce slogan, sans doute pour se démarquer de son prédécesseur à l'Élysée. Personne ne l'a forcé à s'autoproclamer « président du pouvoir d'achat ». C'est lui, lui tout seul, qui s'est fourré dans ce guêpier, en affichant des ambitions qu'il est incapable d'atteindre.

Et vous voyez comme cette affaire est passionnante, car je me laisse aller et je m'égare bien loin de mon propos initial.

Aujourd'hui donc, le pouvoir a décidé de contre-attaquer.

Hier déjà, une première tentative a été lancée par François Baroin, accusant à l'Assemblée le PS de faire le jeu du FN (s'en est suivi le départ de bon nombre de députés socialistes, un de ces spectacles à la fois minables et théâtraux comme on les aime au Palais Bourbon).

« Faire le jeu des extrêmes »... L'expression est belle, car elle est la conclusion de cette logique délirante que suivait jusqu'alors l'UMP et qui peut se résumer ainsi : « ce qu'il y a de choquant, ce ne sont pas nos agissements, mais c'est qu'on en parle ». Car c'est ça, et rien d'autre, que nous répète la majorité depuis des semaines. Sur les faits eux-mêmes, aucun commentaire. Par contre, que le PS et les médias en parlent, ça c'est scandaleux.

Hier soir, Xavier Bertrand a sonné la contre-offensive en parlant des « méthodes fascistes » utilisées par les médias.

Le « La » de la contre-attaque était lancé. Les nouveaux « éléments de langage » définis par l'Élysée étaient distribués, et la journée de mercredi a vu la stratégie d'évitement de la majorité trouver son climax, ou alors elle a touché le fond, suivant le point de vue.

Depuis hier soir, l'UMP ne parle plus de calomnie, ou de chasse à l'homme, mais carrément de fascisme.

Le point Godwin est atteint, et on peut s'attendre au pire pour les jours qui viennent.

Car bien sûr, Mediapart, qui se fait traiter d'organe fasciste par le pouvoir en place, a porté plainte. Et bien sûr, Woerth a porté plainte de son côté.

Évidemment, après Anelka, traiter quelqu'un de fasciste, ça n'a pas l'air bien méchant. Mais vous n'avez pas tout entendu.


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Edwy Plenel, directeur de la publication de Mediapart


N
e revenons pas là-dessus, d'après Estrosi, Mediapart est un journal nazi. Mais Nadine Morano a aussi donné son avis, dénonçant un coup les « méthodes fascistes de sites internet » (notez cette façon discrète de discréditer un média d'information : on le traite de vulgaire « site internet ») et un autre la « collusion politico-médiatico-trotskyste ». Et oui, en une seule déclaration, elle réussit un doublé Godwin de toute beauté : accuser l'adversaire d'être à la fois fasciste et trotskyste. Et puis cette façon d'accoler des mots, ça fait penser au complot socialo-communiste, ou à l'état UMPS cher au FN pas vrai ?

Si encore elle était la seule, on la laisserait divaguer. Mais non, le Premier Ministre en personne parle de « tyrannie », Eric Besson « d'une vingtaine ou une trentaine de députés socialistes que l'odeur de sang, ou le fait qu'un homme soit blessé, excite de façon malsaine », et il n'hésite pas à balancer des noms : Christian Paul, député de la Nièvre, dont « le visage suinte la haine ». Pour un homme qui s'était révolté lorsqu'on parlait de ses « yeux de fouine », on reste songeur.

Le pompon, c'est le président des Jeunes Pop qui l'a bien mérité : « Du temps de Staline il y avait des montages photo, en 2010, en France, il y a Médiapart mené par… un trotskiste. »

Rappelons que le même Benjamin Lancar parlait « d'islamisation de l'équipe de France » il y a quelques temps.


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Edwy Plenel, vu par l'UMP

Aujourd'hui, donc, nous avons vécu un grand moment de l'histoire politique française. C'est le jour où, définitivement, la majorité a coupé les ponts avec la société, le jour où, pour répondre aux soupçons, elle a choisi la pire bassesse, la voie la plus abjecte, tout ça pour ne pas répondre aux questions légitimes que se posent les Français. Le jour où le sarkozysme a choisi le suicide collectif plutôt que la décence.

C'est d'autant plus incompréhensible qu'Eric Woerth aurait pu démissionner il y a des semaines de ça, et on en parlerait plus. Je ne suis pas l'avocat du PS, loin s'en faut, mais rappelons qu'en 1999, Dominique Strauss-Kahn, alors ministre des finances, avait préféré démissionner plutôt que de plomber le gouvernement avec l'affaire de la MNEF. Aujourd'hui, Eric Woerth nous explique que « Si je démissionne, je leur donne raison ». DSK a démissionné avant d'être mis en examen, et a été blanchi deux ans plus tard par un non-lieu. Je ne sais pas s'il a donné raison à qui que ce soit, mais en tout cas, il a sauvé le gouvernement.

Autres temps, autres mœurs...

Quoiqu'il en soit, l'UMP a raison sur un point. Ces affaires font le jeu des extrêmes, c'est évident. Des extrêmes et de l'abstention. Aux yeux de l'opinion, c'est toute la classe politique qui est discréditée, aussi bien la gauche que la droite. Mais les responsables sont-ils ceux qui portent au public la connaissance desdites affaires ou ceux qui ne veulent pas voir où est le problème ?


 

 

 

Sur ce, et considérant l'indigence de mon précédent billet, il apparaît évident que j'ai besoin de vacances. Aussi, ce blog fermera ses portes durant la saison estivale. Si vous voulez prendre des nouvelles, sachez que vous pouvez toujours devenir des ventilateurs de Fariboles & Calembredaines sur Facebook.

fan

Bonnes vacances.

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