Je suis plutôt surpris de voir le gouvernement et l'UMP voler au secours de Polanski et s'étrangler d'indignation à l'idée qu'il puisse être extradé aux États-Unis et jugé.

D'habitude, il me semble que Nicolas Sarkozy, ses ministres et son parti, sont plutôt du côté de la victime que du coupable (même présumé). D'ailleurs, comme nous l'expliquait Frédéric Lefebvre pas plus tard que la semaine dernière, «les coupables sont toujours parmi les prévenus». J'en conclus donc que Polanski est coupable de viol sur mineure de 13 ans, et je ne peux pas m'empêcher de trouver un peu curieux que l'UMP monte au créneau pour défendre un pédophile. Il ne me semblait pas que la légalisation du viol sur mineur faisait partie du programme de la majorité présidentielle, ça a dû m'échapper.

Mais j'ai quand même du mal à comprendre pourquoi le même Frédéric Lefebvre déplore aujourd'hui l'arrestation de Polanski. Enfin, pour être exact, ce qu'il regrette surtout c'est la "mise en scène" et le "côté spectaculaire" de cette arrestation. Et il a raison, mettre en scène des arrestations, faire du spectaculaire autour d'actions de justice, ce n'est pas bien. Je suis d'ailleurs sûr que c'est ce qu'il a dit au ministre de l'immigration à la suite de l'opération spectaculaire effectuée dans la jungle de Calais la semaine dernière.

Une autre source d'étonnement, c'est que Polanski a fui les États-Unis pour éviter d'être jugé, estimant que le procès ne serait pas impartial. Or, ce sont  les mêmes motifs qui ont poussé Jean-Pierre Treiber à s'évader, et il ne me semble pas avoir entendu Frédéric Mitterrand ou Bernard Kouchner estimer que Treiber avait raison, et qu'il serait scandaleux que la police essaie de l'arrêter et le force à comparaître. Là encore, je plaide l'inattention, et je ne doute pas une seconde que quand Treiber sera ramené en maison d'arrêt, nos ministres feront part de leur indignation.

Et après tout, le gouvernement a raison : quand on a pas envie d'être jugé, on devrait avoir le droit de le refuser et de s'enfuir. De ce point de vue-là, la France est un bel exemple que chaque pays devrait suivre. Pensez que depuis trente ans, nous avons non seulement accueilli Polanski, mais on l'a même fait commandeur de l'Ordre des Arts et des Lettres, et membre de l'Académie des Beaux Arts. Que les fugitifs du monde entier se le disent, ils sont les bienvenus en France, ils pourront même faire de belles carrières avec la bénédiction de la République.

Mais seulement s'ils sont des artistes, bien sûr. Et encore, des artistes célèbres. Car, comme nous l'expliquent nos ministres, si la France est si complaisante avec Polanski c'est parce qu'il a un "talent reconnu dans le monde entier" (Kouchner), que c'est "un cinéaste de dimension internationale" (Mitterrand), un "grand créateur européen" (Jack Lang) et une "personnalité intellectuelle mondialement connue" pour la nouvelle directrice générale de l'UNESCO.

 D'ailleurs, il n'y a pas que les politiques qui  considèrent que quand on est connu, on devrait être au-dessus des lois, notamment des lois d'extradition. Ainsi, pour Costa-Gavras : "On ne peut pas arrêter un homme de cette qualité trente ans après une histoire qui a été rabâchée partout et par tout le monde".  Voilà, c'est dit, "on ne peut pas".  La Société des réalisateurs, quant à elle, nous explique que cette affaire "pourrait avoir des conséquences désastreuses pour la liberté d'expression dans le monde entier" (moi non-plus je ne vois pas le rapport entre une accusation de viol sur mineure et la liberté d'expression, mais bon, si ils le disent).

Bien, on a eu l'avis de Jack Lang, mais vous vous demandez sans doute ce qu'en pense BHL, un autre de ces experts en tout, qui ne peuvent pas s'empêcher d'avoir un avis, et de le donner, même si ça n'intéresse pas grand monde. Et bien, associé à Kundera, Bruckner et Adjani, il exige (oui, quand on est célèbre on peut aussi "exiger" des choses de gouvernements étrangers qui sont des démocraties et des états de droit. Décidément, c'est vraiment bien d'être célèbre), il exige, dis-je, de la Suisse qu'elle libère Polanski immédiatement. Pourquoi ? Pour "ne pas transformer ce génial cinéaste en martyr d'un imbroglio juridico-politique indigne de deux démocraties telles que la Suisse et les États-Unis". Ah bah là oui, si c'est un génie, ça change tout.

En tout cas, vous voilà prévenu : si vous comptez violer une gamine et changer de pays pour échapper à la justice, débrouillez-vous pour être un artiste célèbre. Vous serez peut-être arrêté, mais vous aurez une ribambelle de belles âmes prêtes à vous défendre (et encore, ça marche pas à tous les coups. Regardez ce pauvre Michael Jackson : il a carrément été obligé de mourir pour qu'on mette de côté sa faiblesse pour les petits garçons, sous prétexte que "c'était un artiste célèbre qui a marqué l'Histoire".)